Chroniques d’une abbaye au Moyen Age
Mocellin-Spicuzza, Géraldine.
Saint-Antoine l’Abbaye, 2002.


Aux origines du monachisme

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Saint-Antoine l' Egyptien, d'une légende à l'autre
Le texte de Pierre de Lanoy, dominicain français, au XVe siècle est à l'origine du récit de la révélation et de la première translation des reliques d'Antoine l'Egyptien.
Le corps d'Antoine est découvert par l'évêque Théophile en la seconde année du règne de Justinien (529), avant d'être transporté à Alexandrie puis déposé en l'église Saint-Jean Baptiste. La teneur de cet événement est suffisamment conséquente pour qu'elle soit soulignée par Victor, évêque de Tunes en Afrique (=556) ou enfin par Usuard, moine de Saint-Germain (=877).
Tous mentionnent la translation à Alexandrie; aucun ne fait allusion à celle de Constantinople. Des auteurs plus récents nous apprennent que ce précieux dépôt est transféré d'Alexandrie à Constantinople, pour le soustraire aux "hordes barbares", sous le règne d'Héraclius (635) ou de Constantin III Pogonat (668-685).
En 1653, les Chanoines hospitaliers de Saint-Antoine donnent même une date précise, sans fondement historique: 704.
La Légende de Théophile et de l'empereur d'Orient Constantin est présente sous une forme divergente dans le Livre de Daniel, chapitre XIII. De même, certains épisodes semblent directement inspirés de l'Evangile selon Saint Jean.
Il apparaît donc que le récit de la translation à Constantinople se rattache à la Légende, inspirée d'écrits bibliques anciens.
Ce texte fantaisiste est d'importance pour préfigurer la découverte par le dauphinois Jocelin, dans la cité ou aux environs de Constantinople, d'une chapelle ancienne possédant les reliques d'Antoine.
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Au Moyen Age, plusieurs églises d'Occident revendiquent le droit de détenir les reliques d'Antoine l'Egyptien, et en premier lieu dès la fin du XIe siècle, Saint-Antoine en Viennois. La cathédrale de Tournai prétend abriter une partie des reliques du Saint sur lesquelles l'évêque Jean Chevrot prélève des ossements qu'il donne à sa ville natale de Poligny. Des reliques sont également signalées à Anvers, Bailleul, Bruges, Besançon, Bourg, Macon, Dijon, Châlon-sur-Saône, Paris, Cologne, Ancône ou Novgorod !
Malgré tout, seule la présence des reliques en Viennois est attestée en 1083. Leur translation en Dauphiné sert de prologue à l'histoire des Hospitaliers de Saint-Antoine.
Jocelin est issu, selon la légende, des Comtes de Poitiers. Son père Guillaume le Cornu, baron de Viennois, puis de Gellone, seigneur de Châteauneuf de l'Albenc, est alors un fervent défenseur de la foi chrétienne lorsqu'il décide d'entreprendre le pèlerinage en Terre sainte. La mort le prive de ce dessein; c'est à son fils qu'incombe ce voyage de dévotion.
En 1070, alors que ce seigneur livre sur les frontières du Jura un violent combat contre les Suisses, il est blessé. Ses compagnons d'armes, le croyant mort, le déposent dans une chapelle voisine, dédiée à Saint Antoine. Le lendemain, Jocelin, vivant, leur raconte la vision qu'il a eue pendant la nuit: des voix effrayantes se sont fait entendre, lui reprochant de n'avoir satisfait aux pieux engagements de son père. Antoine lui apparaît alors et, contre la vie sauve, lui fait promettre de ramener d'Orient ses ossements et de les déposer en son pays.
Jocelin part aussitôt pour la Terre sainte avant de se rendre à Constantinople. En échange de valeureux services, il obtient de l'empereur Diogène les précieuses reliques.
Un parent, Guigue Didier, en hérite avant de se voir contraint par le pape Urbain II, en route pour le Concile de Clermont, de déposer les ossements dans un lieu convenable. Soumis et repentant, Guigue Didier fait ériger une église qu'il remet à un prieuré bénédictin, dépendant de Montmajour, dans un lieu complètement inconnu, La Motte-aux-Bois devenu Saint-Antoine en Viennois.

Le culte des saints au Moyen Age

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Au nom de Saint Antoine
Puisant dans les épisodes de la vie de Saint Antoine, des artisans, des marchands réunis en corporations ou ghildes se placent sous la protection de Saint Antoine.
Dès le XIIIe siècle, tanneurs, vanniers, bouchers, potiers ou arquebusiers le vénèrent lors de fêtes annuelles et de processions, espérant ainsi attirer sur eux et leur fonction, bienfaits et honneurs.
Parallèlement à cette dévotion temporelle, des confréries de Saint-Antoine se mettent en place, affichant une volonté plus spirituelle. Fondées au lendemain des grandes épidémies, fréquemment placées sous le double vocable de Saint-Antoine et Saint-Sébastien, elles recueillent un certain suffrage dans les contrées nordiques à l'image de celle de Saint-Antoine de Barbefosse, près de Bailleul.
Le port du collier, doté du Tau et de la clochette (tau et tintinnabulum), associe le personnage peint par Jan Van Eyck, vers 1423, à l'une des confréries de Saint-Antoine fondée dès le XIIIe siècle. Moyennant une cotisation annuelle, les membres s'engagent à soutenir les Chanoines hospitaliers de Saint-Antoine dans leur mission quotidienne d'assistance et de soins aux malades.
Les provinces méridionales exploitent un autre aspect de la thaumaturgie du saint, assigné à la protection des chevaux et plus largement du bétail. Les porcs bénéficient plus particulièrement de ce patronage dont la marque prophylactique est ici une clochette ou une médaille suspendue à leur cou.
Comme Saint Hubert, Saint Antoine préserve également les animaux de la rage.

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Guérir par tous les saints
"Vraiment, il fut donné à Dieu pour médecin de l'Egypte; qui venait à lui, affligé,... s'en retournait joyeux".
C'est ainsi qu'Athanase signale pour la première fois la thaumaturgie* d'Antoine le Grand, qui, au Moyen Age, éclipsera de nombreux saints.
Si Saint Antoine est avant tout considéré comme le guérisseur du mal des Ardents et en conserve une certaine suprématie, il n'en a cependant pas l'exclusivité.
La Vierge Marie est implorée, à l'origine de la maladie, en Ile-de-France, dès 945. Plusieurs guérisons sont évoquées, d'abord à Notre-Dame de Tournai en 1089, puis à Arras, Chartres, Paris, Soissons, Cambrai et bien d'autres lieux.
Dès le Xe siècle, des cultes locaux se mettent en place. Les saints intercesseurs du mal des Ardents n'auront qu'un rôle secondaire, à l'exception toutefois de sainte Geneviève à Paris.
Ainsi, au fil de récits édifiants et de miracles se profilent Saint André ou Saint Benoît, Saint Corneille, Saint Piat et sainte Rictrude dans les Flandres, Saint Firmin en Artois, Saint Gibrien en Champagne, puis Saint Goeric et Saint Vanne en Lorraine, Saint Hilaire et Saint Laurent en Poitou, Saint Marcel à Paris, et enfin Saint Martial, Saint Odolric et Saint Pardoux en Aquitaine ou Saint Martin en Touraine.
* action de faire des miracles, de guérir de manière miraculeuse.

Quand l’occident se vêt d’un blanc manteau d’églises

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Un prieuré bénédictin à Saint-AntoIne
À la fin du XIe siècle, certains évêques réformateurs confient des églises, autrefois aux mains du clergé séculier, à des monastères réputés.
La fondation du prieuré de Saint-Antoine de la Motte dans les années 1080 répond à cette nécessité, impulsée par l'évêque Gontard de Valence qui fait alors donation de cinq églises à l'abbaye bénédictine de Montmajour, située près d'Arles. Parmi celles-ci, figure l'église Saint-Antoine de la Motte où sont conservées les reliques d'Antoine l'Egyptien. En fait d'église, il semble beaucoup plus s'agir d'un oratoire ou, au mieux, d'une chapelle privée appartenant au seigneur local, mais à usage paroissial.
Les moines bénédictins prennent alors possession des reliques et se voient chargés des pèlerinages. Ils construisent un prieuré à proximité de l'église ou chapelle préexistante.
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Le prieuré de Saint-Antoine constitue la plus importante possession de l'abbaye de Montmajour en Dauphiné. Sa fondation marque d'ailleurs de manière officielle l'installation de l'ordre des Bénédictins dans la province ecclésiastique de Vienne. Il profite d'une certaine primauté, due pour une grande part à la présence des reliques du célèbre anachorète de Thébaïde, mais aussi à une juridiction étendue aux églises du voisinage.
En 1184, sept églises dépendent du prieur de Saint-Antoine. Représentant de l'abbé de Montmajour, le prieur exerce un droit d'inspection sur tous les membres de sa congrégation soumis à son autorité.
Le droit de quête accordé aux Bénédictins constitue un apport financier primordial, notamment lorsque survient, au milieu du XIIe siècle, la nécessaire construction de la Grande église de Saint-Antoine. Mais les premières difficultés financières voient vite le jour. En effet, au même moment et non loin du prieuré, une confraternité d'hommes et de femmes constitue une maison de l'Aumône destinée à accueillir pauvres et malades attirés par la thaumaturgie de Saint Antoine. Bien que soumis à l'autorité des Bénédictins, ces Hospitaliers revendiquent la suprématie des reliques et se voient octroyer le droit de quête. Leur rayonnement est tel, notamment grâce à de nombreuses fondations, qu'ils se présentent bientôt en rivaux. Au début du XIIIe siècle, ils obtiennent même l'autorisation d'ériger une chapelle indépendante, échappant ainsi à l'emprise du prieuré.
Un processus de destitution de l'autorité bénédictine est en marche. Il sera pleinement achevé sous la conduite d'Aymon de Montagne, Grand maître des hospitaliers à qui, dès 1289, l'Abbé de Montmajour remet "le prieuré et toutes ses dépendances" dans une volonté affichée d'union des deux communautés. Mais ce contrat ne satisfait pas les Hospitaliers qui n'envisagent pas le partage des pouvoirs temporel et spirituel. Forts de leur notoriété, ils parviennent à congédier les Bénédictins en 1290, avant d'acquérir d'Aynard de Châteauneuf la seigneurie de Saint-Antoine et tous les fiefs relevant de sa juridiction.
L'installation des Hospitaliers à Saint-Antoine sera officialisée en 1297, par la bulle pontificale de Boniface VIII.

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Les chanoines hospitaliers de Saint-Antoine, en quête de légitimité
Du XIIe au XVe siècle, un conflit sans précédent oppose Bénédictins et Hospitaliers. Le problème des quêtes, la suprématie latente de la maison de l'Aumône sur le Prieuré, mais aussi la querelle initiée autour des reliques d'Antoine l'Egyptien attisent les rancœurs.
Dès la fondation de la maison de l'Aumône ou Hôpital, les Hospitaliers bénéficient d'une prérogative qu'ils conserveront jusqu'à la Réforme: le droit de quête. Il leur assure les revenus nécessaires pour l'entretien de l'Hôpital, l'économie générale de la confraternité, l'assistance et les soins aux malades. Ce mode de collecte est particulièrement lucratif et ne peut qu'engendrer l'hostilité des communautés monastiques.
Au début du XIIIe siècle, les quêteurs de Saint-Antoine se voient encouragés par le pape, Honorius III, qui réitère son soutien en accordant, en 1224, "dix jours d'indulgence à quiconque fait une aumône à l'Hôpital".
Les tentatives d'arbitrage, de 1209 à 1272, n'aboutissent à aucune concession durable. Le partage du territoire destiné aux quêtes demeure délicat d'autant que les Hospitaliers instaurent, peu à peu, un réseau puissant de commanderies aux confins de l'Europe, décuplant ainsi leur champ d'action.
Au nom de Saint Antoine, ils exhortent les fidèles, appuyés par le Saint-Siège avec lequel ils entretiennent des liens privilégiés. En août 1298, Boniface VIII, par la bulle Romanus pontifex, confirme le droit de quête aux Chanoines hospitaliers exigeant des prêtres "de recevoir dignement les frères quêteurs de l'Hôpital, d'aviser le peuple de leur passage et de ne pas faire d'autres quêtes afin que les aumônes des pauvres ne se perdent pas".
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L'union forcée du prieuré bénédictin à l'Hôpital fait des Chanoines hospitaliers les détenteurs officiels des reliques. Cependant les Bénédictins, congédiés sans consultation préalable, entendent faire valoir leurs droits. Affirmant détenir les reliques d'Antoine l'Egyptien en Arles, en dépit des nombreuses authentifications conduites en l'Abbaye de Saint-Antoine depuis 1307, ils protestent également contre le versement aléatoire de leur pension annuelle.
Les accusations mutuelles auxquelles se livrent les deux communautés aboutissent à une comparution, devant le Concile de Bâle, du 7 novembre 1433 au 30 avril 1438.
L'histoire des origines est abordée soulignant l'antériorité du prieuré bénédictin sur la maison de l'Aumône. La plupart des pièces fournies par les Chanoines hospitaliers sont purement légendaires et les dates avancées sont souvent contraires à des faits historiquement attestés.
Évidemment, tant que les Bénédictins occupent le prieuré de Saint-Antoine, les Hospitaliers ne peuvent prétendre à l'autorité historique. Après 1297, installés dans une abbaye canoniquement érigée en leur faveur, ils se composent "une histoire" qui, selon eux, pourrait les légitimer. Tous les documents qu'ils produisent sont aussitôt admis pour authentiques, alors qu'un grand nombre d'entre eux n'ont aucun fondement...
L'implantation à Saint-Antoine demeure donc par bien des aspects confuse, mais les Hospitaliers tentent de la magnifier par des "récits fabuleux" repris par l'historiographe de l'Ordre, Aymar Falco, en 1534.
Tout concorde pour émettre l'hypothèse d'une appropriation de légende (le récit de la translation du bras de Saint-Mammès et celui des reliques d'Antoine rapportées par Jocelin se ressemblent étrangement), d'une usurpation de personnages et d'événements dans le seul souci de donner, à l'ordre des Hospitaliers de Saint-Antoine, les origines et la légitimité qui lui font défaut... C'est en 1495 seulement que les deux communautés renoncent définitivement à leurs revendications.

Chanoines, frères mendiants et moines soldats

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À la différence des ordres monastiques obéissant à une règle stricte, les ordres canoniaux, apparus à l'époque carolingienne, assurent des fonctions religieuses et matérielles, mais ne sont pas soumis à l'esprit de pauvreté et de séparation du monde ou à des pratiques ascétiques. Chanoines des collégiales, des abbayes et chanoines réguliers obéissent la plupart du temps à la Règle de Saint Augustin. Ce code de vie communautaire relativement souple, unifié au lendemain de la réforme Grégorienne, permet aux religieux de disposer de biens propres. Il est également une ouverture sur la société à laquelle ils participent activement. Ainsi les chanoines sont au service de Dieu, mais aussi des hommes à travers l'enseignement, la prédication, la charité exercée notamment par ceux dont la vocation d'accueil et de soins est une priorité, tels les Chanoines réguliers de Saint-Antoine.
Dès le XIIe siècle, ce souci évangélique est la raison d'être d'une nouvelle existence basée sur la pénitence et la pauvreté, celle des Ordres mendiants. Frères prêcheurs et frères mineurs, loin de s'isoler, sillonnent les routes, fondent de nombreux monastères dans la plupart des villes d'Europe
Occidentale. Ordres "urbains", ils enseignent dans les universités, prêchent l'Evangile et s'adonnent à toutes formes de ministères apostoliques. Sollicités et redoutés, les frères mendiants prennent position dans les affaires politiques et religieuses, mènent des actions à l'échelle d'un territoire et non plus à l'abri de leurs seuls monastères, un peu à la manière des ordres chevaleresques apparus un siècle plus tôt.
Les ordres religieux et militaires ont pour cadre d'origine la Terre sainte. Fondés après la reconquête de Jérusalem par les croisés pour protéger les lieux saints du christianisme et garantir la sécurité des pèlerins, ces guerriers de Dieu, Hospitaliers de Saint-Jean, Templiers et Teutoniques se voient progressivement confier des territoires à conquérir. À la mission apostolique, pieuse et charitable se mêle étroitement un rôle diplomatique qui contribuera au renom ou à la disgrâce de ces moines soldats.

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L'esprit de charité
La confraternité laïque des frères hospitaliers de Saint-Antoine apparaît au milieu du XIIe siècle dans le sillage des ordres religieux, militaires et mendiants.
Dès sa fondation, elle est connue sous la double appellation de domus elemonisaria, domus pauperum, maison de l'Aumône, maison des Pauvres. Ceux que Guiot de Provins, moine de Cluny, poète et moraliste, nomme dans sa célèbre Bible composée entre 1204 et 1224 convers de Saint-Antoine pratiquent l'aumône d'Ecosse jusqu'en Antioche.
Ils accueillent, en leur hôpital, infirmes et malades victimes du mal des Ardents, mais n'ont aucun pouvoir réel. Leur totale soumission au prieuré voisin, détenteur des reliques de Saint Antoine, et leur éloignement géographique, bien que contraignant, leur permettent cependant une relative indépendance et attire de nombreux legs et donations, garants d'une certaine pérennité.
Dans le contexte favorable du XIIIe siècle caractérisé par une avancée vers l'état de cléricature, l'organisation charitable des frères de l'Aumône, alors gouvernée par un Maître, magister, est particulièrement privilégiée par les autorités ecclésiastiques.
En 1209, les Hospitaliers peuvent construire un oratoire aux portes du prieuré bénédictin et sont pourvus, dès 1230, de statuts réglant la vie de leur communauté.
Considérant les Hospitaliers comme de véritables religieux, le Pape Alexandre IV leur accorde la faculté d'élire leur supérieur et leur permet, dès 1256, l'usage du bréviaire romain.

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"Que ceux qui seront à sa tête gouvernent à perpétuité cette abbaye ainsi que l'hôpital qui lui est uni" Boniface VIII
La Bulle d'Orvieto du 10 juin 1297 marque un tournant décisif dans l'histoire des frères hospitaliers.
La maison de l'Aumône est alors érigée en Abbaye, les Hospitaliers deviennent chanoines réguliers de l'ordre de Saint-Antoine et prennent officiellement possession du prieuré bénédictin moyennant une rente annuelle de mille trois cents livres tournois. Mettant un terme théorique aux querelles opposant les deux fondations, Boniface VIII confère également à l'ordre religieux nouvellement créé des statuts spécifiques.
Un règlement complet à observer au sein du monastère et des maisons de l'Ordre est alors rédigé et sera complété à plusieurs reprises jusqu'au XVIIe siècle. Des statuts sont adoptés, lors du chapitre général du 13 avril 1298, puis complétés en 1312 et 1367. L'Abbé supérieur de l'Ordre est élu par l'assemblée du monastère réunie en chapitre. Il est assisté dans toutes les grandes décisions par quatre dignitaires appelés définiteurs. Les fonctions exercées au sein de la communauté obéissent à une stricte hiérarchie. Le prieur claustral ou Grand prieur est le personnage le plus influent après l'Abbé; lui sont directement soumis le sous-prieur, le capiscol et le sacristain. Le cellérier du monastère se voit confier la charge d'administrateur général et d'économe. La répartition des aumônes lui incombe de droit. Trente chanoines ou frères doivent vivre dans le monastère selon la Règle de Saint Augustin. Ils doivent exercer la charité envers les malades atteints du feu sacré, mais également vis-à-vis des pèlerins et porter sur leurs habits l'insigne de l'Ordre, la potence ou Tau bleu. Deux cent dix religieux se répartissent dans les trente-neuf dépendances de l'Ordre gouvernées par un précepteur.

[73]
Boniface VIII et les Hospitaliers
Par la bulle Ad apostolica dignitatis, donnée à Orvieto le 14 des ides de juin, la troisième année du pontificat de Boniface VIII CIO juin 1297), il est prononcé la séparation de l'abbaye de Montmajour et de l'Hôpital de Saint-Antoine. Convaincu de l'impossible coexistence des deux communautés, le Pape relève le prieuré de Saint-Antoine "avec ses églises, membres, droits et dépendances, de toute puissance, spirituelle et temporelle, juridiction, droit et administration du monastère de Montmajour" et l'érige en abbaye à laquelle est soumise "l'hôpital, avec tous ses membres, en quelque partie du monde que ce soit, leurs dépendances et droits...". Les Hospitaliers ne doivent plus être appelés Maîtres ou frères de l'Hôpital mais Abbés ou chanoines du monastère de Saint-Antoine selon leur rang. Leur vocation première d'assistance et de charité doit être poursuivi "dans cet hôpital comme dans les autres qui leur sont soumis...".
L'ordre, nouvellement érigé, bénéficie de l'exemption "de toute juridiction, pouvoir, sujétion et seigneurie de l'Archevêque, Evêque et de l'ordinaire..." pour ne relever "sans aucun intermédiaire du seul pontife de Rome...".
Protégé jusqu'à se voir octroyer "privilèges, indulgences et immunités", il doit observer la Règle de Saint Augustin. Pour le compenser de la perte du prieuré de Saint-Antoine, l'abbé "cédera en toute propriété ou acquerra au profit du monastère de Montmajour, des biens situés dans l'une des provinces d'Embrun, Aix, Arles ou Narbonne, d'un revenu annuel de mille trois cents livres petits tournois. Jusqu'à l'assignation et à la remise de ces biens, cette somme sera versée à l'abbaye de Montmajour, annuellement à l'octave de la Pentecôte…".
L'archevêque d'Embrun, les évêques de Marseille et de Viviers sont chargés de la stricte exécution des clauses stipulées. Le 17 juin, Boniface VIII élève Aymon de Montagne, Grand maître des Hospitaliers, à la dignité abbatiale. À partir de cette date, le Pape ne cesse de multiplier les bulles en faveur de l'Ordre, lui assurant ainsi un soutien sans faille.

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Livre d'images
Au Moyen Age, les bibliothèques de monastères ou d'églises cathédrales demeurent indissociables des scriptoria.
Véritables sanctuaires, elles abritent les ouvrages fondamentaux tels les Bibles et écrits des Pères de l'Eglise, les textes ecclésiastiques ainsi que les livres nécessaires à l'apprentissage des arts libéraux. Les Vitae Patrum figurent parmi les lectures recommandées par la Règle.
Illustrés par le texte puis par l'image, les épisodes glorieux des Pères du désert donnent souvent lieu à de précieux manuscrits à l'exemple du Liber vita sanctissimi Anthonii Abbatis commandé, en 1431-1432, par frère Jean de Montchenu alors précepteur de la commanderie de Chambéry et cellérier du monastère de Saint-Antoine.
Ce livre d'images richement orné de quelques deux cents miniatures, oeuvre d'un artiste avignonnais Robin Fournier, s'inspire très largement d'un panneau de toile peint réalisé par Jean Macellard, Grand sacristain de 1410 à 1417.
Deuxième version d'un manuscrit, dont le premier est commandé en 1426, par le Grand prieur Guigues Robert pour l'église du monastère de Saint-Antoine, le Liber vita sanctissimi Anthonii est probablement offert, à des fins diplomatiques, au pape Eugène IV avant de figurer dans la bibliothèque des Médicis, à Florence.
Reflet des goûts de son commanditaire, il n'est pas sans évoquer les magnifiques bibliothèques constituées au sein des commanderies et à Saint-Antoine même, qui, jusqu'à leur dispersion, contribueront au prestige de l'Ordre.

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Diplomates et princes de l'église
Au Moyen Age, les monastères et les abbayes sont des centres de prestige et d'influence.
La création artistique s'épanouit par l'action personnelle des princes de l'Eglise, cardinaux, évêques, abbés ou chanoines. Commanditaires ou destinataires de dons et de fondations, ils évoluent auprès des grandes cours européennes jusqu'à occuper des fonctions privilégiées souvent à caractère politique. À Saint-Antoine et dans les nombreuses commanderies européennes de l'Ordre, au-delà du simple pèlerinage dévotionnel, la présence de prélats influents, la venue de princes et de souverains attestent de l'importance octroyée au dessein politique. Dans ce sillage, les rois Charles V, Charles VII ou Louis XI, Jean Galeas Visconti, duc de Milan, ou Sigismond, empereur germanique participent par de pieuses fondations et des legs importants à l'enrichissement de l'Ordre. Cet ordre mécène encourage par de somptueuses commandes les plus grands artistes du Temps tels Matthias Grünewald, Martin Schongauer ou Hans Holbein.
L'ordre des Hospitaliers de Saint-Antoine s'illustre dès le XIIIe siècle sur la scène diplomatique. Encouragés par l'action bienveillante de la papauté à leur égard et la confiance renouvelée des souverains et seigneurs qui les exemptent, entre autres faveurs, d'impôts et de tributs, les Hospitaliers de Saint-Antoine occupent une position influente. Ils siègent en qualité de conseillers et d'arbitres, voire de délégués lors d'alliances entre le Dauphiné et la Savoie au XIVe siècle, au cours d'ambassades françaises entre la République de Venise et le Saint Empire en 1425 ou lors de la signature de traités de paix comme à Cateau-Cambrésis en 1559. Leur action, auprès du dauphin Humbert II, précédant le transport du Dauphiné au Royaume de France en 1349, leur permet de siéger en une place honorifique au sein de l'assemblée des Etats généraux du Dauphiné, prérogative qu'ils revendiqueront jusqu'au XVIIIe siècle.

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D'or et d'argent, les trésors d'abbaye
Médiateurs éclatants entre les hommes et Dieu, au gré des dévotions et des superstitions, les Trésors religieux au Moyen Age reflètent un élan de Foi sans pareil.
Ornements et vaisselle liturgique, instruments de culte et coffrets mais surtout reliquaires exaltant une fervente piété, sont ciselés dans l'argent et l'or, enchâssés de pierres précieuses ou d'émail aux couleurs chatoyantes, pour la gloire de Dieu.
Ces marques de dévotion, véritables joyaux, contribuent à affermir l'emprise du clergé sur les monarques en même temps qu'elles galvanisent l'adoration des fidèles.
Les Trésors des églises de pèlerinage renferment de précieux reliquaires, thaumaturges et protecteurs, dont le seul contact vaut tous les remèdes. Dispensateurs de pouvoirs, les reliquaires deviennent aussi des objets d'ostentation sur lesquels princes et seigneurs apposent leurs armoiries.
À l’exemple de la châsse de Saint-Antoine d'or, d'argent et de pierres précieuses ou du bras reliquaire travaillé dans l'or, serti de pierres précieuses offert en 1374 par Jean Galéas Visconti, duc de Milan, de nombreux reliquaires, croix, calices ou vases sacrés constituent au Moyen Age le Trésor de l'abbaye de Saint-Antoine.
Fruit de pieuses donations, il sera jalousement gardé par les religieux, jusqu'à sa disparition à la fin du XVIe siècle lors des guerres de Religion.

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"Que font-ils en Allemagne? Que conquièrent-ils en Espagne?" Guiot de Provins
Au Moyen Age, les Hospitaliers de Saint-Antoine font partie du paysage familier des villes.
De nombreux chroniqueurs font état de leurs possessions, à l'exemple de Guiot de Provins qui s'interroge sur leur présence au-delà des seules limites du Royaume de France.
La maison de l'Aumône ne cesse en effet depuis sa fondation d'accroître sa renommée et ses richesses.
Vers 1150-1190, des dépendances sont fondées en Italie (Ranvers, 1156) ainsi que dans les Flandres (Bailleul, 1160). Exerçant leur première vocation d'hospitalité et de charité, ces maisons annexes gagnent l'Europe entière, et au-delà, Saint-Jean d'Acre (1218), Constantinople (1256) ou Rhodes (1392).
Elles sont la plupart du temps obtenues par acquisition ou donation dans les pays germaniques à Memmingen (1214), Grünberg (1218), Tempzin (1222) mais aussi à Cologne (1298) ou à Issenheim (1313) qui marque d'ailleurs l'extension territoriale vers le Nord et le Nord-est, comme à Maastricht (1236).
Les Hospitaliers conquièrent progressivement les états italiens, le Royaume d'Angleterre et la péninsule Ibérique.
En 1478, le Liber religionis Sancti Anthonii Viennensis Sacrae Reformationis, renfermant les statuts réformés du monastère et de l'Hôpital, mentionne trois cent soixante-dix maisons, prieurés et hôpitaux rattachés à l'ordre de Saint-Antoine en Viennois selon une hiérarchie précise, segmentée en commanderies générales, commanderies subalternes, prieurés, hôpitaux et maisons de quête.

L’esprit médiéval du pèlerinage

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Les Hospitaliers de Saint-Antoine sur les voies de pèlerinage
Les lieux de pèlerinage favorisent l'implantation de structures d'accueil spécifiques gérées par des religieux, parmi lesquels les Hospitaliers de Saint-Antoine occupent une place prépondérante dès le XIIe siècle.
Au travers des quelques deux cents hôpitaux, propriétés et hospices placés sous leur autorité, ils exercent une présence constante aux carrefours des grandes voies de pèlerinage.
L'importante infrastructure de Saint-Antoine de Ranvers, dans la vallée de Suze en Italie, constitue l'un des jalons incontournables sur la route conduisant à Rome, Saint-Jacques-de-Compostelle et Jérusalem. On y accueille les pèlerins après le franchissement redouté des Alpes aux cols du Mont-Cenis et du Mont-Genèvre.
Les Hospitaliers de Saint-Antoine, comme ceux de Saint-Jean de Jérusalem doivent pourvoir à l'hospitalité des pèlerins, mais aussi des voyageurs, des malades et plus largement des pauvres, mendiants et marginaux. Leurs maisons remplissent la fonction d'hostelleries, offrant le gîte et le couvert pour un temps déterminé. À cela s'ajoute une mission hospitalière, de soins minimes prodigués aux malades, d'assistance publique.
Réparties le long de la via Francigena, voie romaine par excellence et du camino Santiago, les commanderies antonines de Fribourg en Allemagne, Bâle, Berne, Bailleul dans les Flandres, Avignon, Montpellier ou Toulouse, mais aussi Troyes, Aubeterre pour ne citer que les plus célèbres d'entre elles, apportent un secours indispensable sur des routes incertaines.

[113]
Le pèlerinage à Saint-Antoine
Si Saint-Antoine figure parmi les étapes obligées sur la route de Saint-Jacques-de-Compostelle ralliant Genève à la Vallée du Rhône, cette destination constitue un pèlerinage à part entière.
Son essor est lié à une double vocation, thérapeutique et charitable, placé dès son origine sous le patronage de Saint-Antoine, l'un des saints guérisseurs les plus populaires au Moyen Age.
Le premier témoignage de pèlerinage en ce lieu est dû au secrétaire de l'évêque Hugues de Lincoln au début du XIIIe siècle, lequel insiste sur les phénomènes miraculeux qu'il a pu constater. Conjointement au pèlerinage de dévotion ou pénitentiel inhérent au culte de Saint-Antoine, se développe un pèlerinage d'intention, plus spécifiquement suivi par les malades atteints du terrible mal des Ardents.
Au XIVe siècle, Saint-Antoine bénéficie d'une renommée bien établie. Signalée sur de nombreuses cartes aux côtés d'autres lieux insignes de la Foi, l'étape dauphinoise tire amplement profit des quêtes, dons, fondations et ventes d'enseignes confortées par les largesses des pèlerinages royaux, princiers ou pontificaux.

À en mourir

[117]
Au Moyen Age, les grandes affections touchant la peau qu'elles soient faiblement contagieuses ou épidémiques telles que la lèpre, la peste et le mal des Ardents, sont perçues comme des allégories du péché. Frappant durablement l'imagination, elles apparaissent comme une punition divine, face à laquelle la médecine demeure impuissante. Le recours aux saints guérisseurs mais aussi aux pénitences publiques, préfigure les longs cortèges de flagellants, qui, dès le XIV siècle, parcourent la Chrétienté occidentale en signe d'expiation collective. Dans ces périodes d'incertitude, les pèlerinages rencontrent une audience plus marquée, les fondations pieuses et les donations à l'Eglise s'intensifient.
S'inscrivant dans un contexte difficile de guerres, de carences alimentaires conséquentes, de famines successives et d'épidémies de choléra meurtrières, les maladies endémiques sont particulièrement redoutées. La tuberculose, célèbre "langueur" médiévale et la typhoïde sont des plus effroyables et ajoutent leur lot de victimes à une mortalité déjà élevée. Les plus démunis et les enfants sont les premiers touchés, un enfant sur trois meurt avant cinq ans.
Un sentiment d'absolue résignation prévaut dans les nombreuses chroniques, relatant avec force détails, les pestilentiae qui ravagent les contrées durant tout le Moyen Age. Les pages des manuscrits s'ornent de miniatures toutes plus éloquentes les unes que les autres sur l'observation physique du mal. Abcès, gangrène, ulcères et écrouelles, tumeurs, chancres et eczéma deviennent les images emblématiques de la Maladie.

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De la peste d'Athènes au mal des Ardents
Parmi les fléaux qui frappent l'Occident médiéval, le mal des Ardents demeure avec la peste l'un des plus meurtriers.
L'historien grec Thucydide (-460/-395) en livre une première description dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, comme témoin oculaire de ce qu'il nomme peste, mais aussi comme victime de ce mal effroyable.
Au cours des siècles, médecins et historiens croient reconnaître la peste bubonique, la fièvre jaune ou la fièvre typhoïde.
En fait, il s'agit d'une maladie causée par la toxicité de céréales ergotées, plus spécifiquement par le seigle. Cet empoisonnement alimentaire sans précédent est plus manifeste en période de disette puisque la consommation de farine de médiocre qualité est particulièrement importante.
Ainsi, la peste d'Athènes ressemble à cette maladie désignée plus tard sous des qualificatifs divers, tous plus évocateurs les uns que les autres, peste de feu (945), ardeur mortelle (1039), feu infernal (1105) puis mal des Ardents ou feu Saint-Antoine.
Au cours du Moyen Age, elle sévit dans toute l'Europe, avec pour principaux foyers les Flandres, la Lorraine, le Dauphiné, l'Aquitaine et l'Ile-de-France, entraînant dans son inexorable sillage des milliers de victimes.
Les descriptions établies par les chroniqueurs sont éloquentes faisant état de noirceur (et de pourrissement des chairs, de brûlure intense d'une violence inouïe, s'accordant à reconnaître dans la maladie deux formes essentielles, convulsivante et gangreneuse.
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Les premiers symptômes apparaissent plusieurs semaines après la consommation de farine contaminée. Des troubles sensoriels suivis de tremblements préfigurent la contraction des muscles; une mauvaise irrigation du cerveau provoque des crises de démence, des troubles psychiques. La gangrène laisse apparaître des plaies nauséabondes localisées aux orteils, aux doigts, à un ou plusieurs membres entiers. La peau se dépigmente avant de se couvrir de tâches violacées.
Les malades figurés avec réalisme présentent des amputations de membres infectés et des lésions cutanées.
Toutes ces pathologies de peau, ces ischémies sont révélatrices du mal des Ardents mais aussi de la lèpre ou de la syphilis que les Hospitaliers de Saint-Antoine, forts d'une thérapeutique adaptée, s'attachent à soigner dans les nombreux hôpitaux de leur Ordre.

Erpès esthiomenos peste d'Athènes Thucydide, -460/-395
Ignis plaga peste de feu Flodoard, 945
Ignis occultis feu caché Raoul le Glabre, 994
Feu persique Avicenne, 980/1037
Mortifer ardor ardeur mortelle Raoul le Glabre, 1039
Ignis sacer feu sacré Sigebert de Gembloux, 1089
Ignis infemalis feu infernal Guillaume de Nangis, 1105
Mal des Ardents 1129
Mal Notre-Dame Henri de Mondeville, 1260/1320
Mal de Saint-Antoine Henri de Mondeville, 1260/1320
Esthiomène Guy de Chauliac, 1300/1368
Feu Saint-Antoine Ambroise Paré, 1510/1590
Feu volage Rembert Dodoens, 1557

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Du mal des Ardents à l'ergotisme
L'ignis sacer des Latins ou l'erpès esthiomenos des Grecs donnent une idée des symptômes, si ce n'est des causes de la maladie. Lucrèce (-98/-55) dans le De natura rerum, l'identifie à la peste et Virgile (-70/-19) à un anthrax épidémique. Columelle dans son De re rustica, au 1er siècle, désigne une forme pustuleuse du fléau alors que Pline (23-79) le rapproche du zona. L'agent incriminé est un champignon parasite des céréales, plus spécifiquement du seigle, résistant aux variations climatiques, dénommé claviceps purpurea, qui apparaît sous forme d'ergot au cours des années humides suivies de fortes chaleurs. Le pain, à la base de l'alimentation, devient pour des populations entières un poison violent.
Henri de Mondeville (1260-1320), chirurgien de Philippe le Bel, évoque, dans son ouvrage Chirurgia un herpès esthiomène conduisant à une ulcération de la peau puis à la gangrène. Sensiblement différente est l'opinion de Guy de Chauliac, chirurgien du pape Clément VI, auteur en 1363 d'une Chirurgia magna. Selon lui, cet esthiomène ne présente aucun chancre, mais plutôt un dessèchement et un durcissement des membres, avis partagé plus tard par Ambroise Paré (1510-1590). Les Chanoines hospitaliers de Saint-Antoine identifient, dès le XIIe siècle, les deux formes, convulsivante et gangreneuse, du mal et établissent un lien avec le pain contaminé. Ils proposent alors dans les hôpitaux de l'Ordre, un pain de meilleure qualité (le grain est passé au crible pour isoler l'ergot) et changent les habitudes alimentaires des malades par un apport en protéines important grâce à la consommation de viande porcine entre autres.
En 1596, la Faculté de Marbourg en Allemagne désigne officiellement l'ergot de seigle comme l'unique cause de la maladie. En 1748, Jean-Baptiste Duhamel établit un tableau clinique de l'ergotisme gangreneux. En 1873, les composés naturels de l'ergot sont décelés. Dès 1918, l'ergotamine est isolée et les alcaloïdes de l'ergot de seigle, dont le noyau commun est le LSD, sont mis en évidence. L'état hallucinatoire des victimes du mal des Ardents trouve ainsi, après plusieurs siècles d'un phénomène diabolisé, une explication scientifique.

Le corps dolent

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Les Hospitaliers de Saint-Antoine, moines médecins
Dès la fondation de la maison de l'Aumône et des premiers hôpitaux subalternes au XIIe siècle, les Hospitaliers de Saint-Antoine affichent une double vocation de soins et d'accueil qui fera leur renommée durant tout le Moyen Age.
À Saint-Antoine, ils construisent, dès 1256, un hôpital destiné principalement aux esthioménés, estropiées, victimes du mal des Ardents. Devenu, au XVe siècle, le Grand hôpital ou hôpital Majeur, il est doté d'une administration propre et dispose de revenus conséquents provenant des aumônes et des tributs annuels imposés à chaque commanderie de l'Ordre. Selon les statuts de 1478, les Chanoines hospitaliers doivent soigner prioritairement le mal des Ardents, mais ils accueillent périodiquement dans leurs hôpitaux des malades atteints de syphilis, secourent dans leurs maladreries et léproseries construites à l'extérieur des villes, les pestiférés comme les lépreux. L'assistance réservée aux malades est particulièrement convoitée, mais ne peut être octroyé qu'à l'issue d'un examen médical rigoureux. Cette pratique permet, selon la pathologie observée, d'orienter le malade vers tel ou tel hôpital en même temps qu'elle se veut relativement dissuasive pour les nombreux usurpateurs.
Les moyens thérapeutiques mis en place par les Chanoines hospitaliers résident dans l'administration de remèdes confectionnés à partir de plantes médicinales et dans une alimentation dépourvue de seigle permettant de limiter les effets convulsivants et gangreneux du mal des Ardents. Mais l'éradication de la maladie est due, en grande partie, à la chirurgie effectuée dans les hôpitaux de l'Ordre par des praticiens laïques de renom. Hans Von Gersdorf appelé, en 1517, par les Hospitaliers de Strasbourg décrit avec réalisme les nombreuses amputations de membres gangrenés. Cette tâche délicate apparaît comme l'unique alternative, pour enrayer toute gangrène et espérer la guérison.

[143]
Chirurgiens et barbiers, maîtres du fer et du feu
Dès le début du Moyen Age, la chirurgie se distingue de la médecine.
À Salerne, premier centre notable d'enseignement de la médecine, la chirurgie occupe une place marginale. Son essor décisif est lié à l'instauration, au XIIIe siècle, d'un enseignement réel dispensé dans les universités. Celles de Parme ou Bologne, grâce à des chirurgiens renommés tels Roger Frugardi ou Lanfranc de Milan, dominent largement. À Paris, la création, au XIVe siècle, du Collège Saint-Côme et Saint-Damien, par la confrérie des chirurgiens permet à cet art mécanique de s'imposer face à le vénérable Faculté de médecine.
Contrairement au médecin qui parle latin, se réfère aux auteurs anciens, prescrit les remèdes, le chirurgien emploie la langue vernaculaire, celle du peuple, et agit tant à l'extérieur qu'à l'intérieur du corps. Son intervention concerne aussi bien les remises de membres fracturés que les opérations d'organes lésés ou infectés. Maître du fer et du feu, il se différencie du barbier, praticien subalterne chargé de saigner, d'appliquer cataplasmes et sangsues, de panser plaies et blessures.
Ses instruments sont aussi bien hérités de Galien et d'Hippocrate (pinces, aiguilles), de chirurgiens arabo-musulmans (cautère, sistre) qu'empruntés aux artisans de son temps, forgerons (tenailles) ou charpentiers (rugines). Les innovations techniques introduites dans l'art de la guerre, les blessures spécifiques qui en découlent, placent le chirurgien en pleine lumière. Les Traités de chirurgie militaire, très populaires à la fin du Moyen Age, sont le reflet de cette recherche de perfection.

[145]
Abrégé de chirurgie
Le savoir-faire des chirurgiens dans l'examen des plaies et des blessures, leur connaissance en anatomie, leur implication dans le domaine de la santé publique, jusque-là réservé aux médecins, leur permettent d'officier auprès d'hôpitaux, de confréries, de communautés urbaines et de particuliers. Au lendemain de la Réforme hospitalière, le statut du chirurgien semble quelque peu revalorisé. "Exercés et experts", ils sont traités à l'égal des médecins.
Les Chanoines hospitaliers de Saint-Antoine emploient des chirurgiens de renom dans les hôpitaux de l'Ordre. Au XVe siècle, le chirurgien Jean Gispaden officie à Bannes et Aubessagne près de Gap. En 1451, celui d'Issenheim a acquis une telle notoriété que l'hôpital de Colmar fait appel à ses services. Dans la première moitié du XVIe siècle, Hans Von Gersdorf est signalé à Strasbourg en tant que médecin et chirurgien sous contrat. Jean Corneil Agrippa exerce à Saint-Antoine, en 1562. Succédant à Sébastien de Monteux, médecin en titre de l'Abbaye, Guy Didier donne de précieuses indications quant au traitement à la fois médical et chirurgical du feu ou esthiomène dans son Epitome chirurgiae ou Abrégé de chirurgie, publié en 1560.
Reprenant les idées de Galien, d'Hippocrate et d'Avicenne, il conseille d'éradiquer la gangrène "en appliquant sur la partie atteinte, lorsqu'elle commence à se ramollir et à perdre sa propre couleur, de la terre sigillée mélangée avec du vinaigre. Et si la putréfaction ne cède pas à ces traitements, l'endroit est incisé profondément, des sangsues sont appliquées et le sang est extrait par les petits vaisseaux... si cette thérapeutique reste en défaut, le cautère séparera le corrompu du sain. Mais le cautère peut être réalisé par une pulvérisation d'asphodèle, par la chaux vive, par le vitriol, par la myrrhe, par l'aristoloche rouge, ou bien par l'arsenic seul, ou bien mélangé à du vin sublimé... Mais si le mal ne cède pas à tous ces remèdes, alors on aura recours au fer pour amputer le corrompu". Les amputations à la scie sont courantes. L'usage d'onguents à base de poix et d'ortie permet de réactiver la circulation. Les cautères font partie intégrante de l'opération chirurgicale même si Ambroise Paré préconise la ligature des vaisseaux pour pallier toute complication infectieuse.

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Signes de protection, signes de guérison
Le recours à des objets votifs et propitiatoires est une constante depuis l'Antiquité. Utilisés préventivement afin de se prémunir d'une maladie ou à posteriori en remerciement d'une guérison, ils sont de terre cuite, de bois ou de cire, de plomb ou d'argent. Leur forme est dans la plupart des cas anatomique et renseigne sur les diverses pathologies.
Au VIe siècle, le Concile d'Auxerre décide d'interdire cette pratique jugée trop idolâtre. Vaine tentative, car la production et la diffusion de ces offrandes s'accentuent comme pour mieux matérialiser la prière et l'attente du miracle auprès des saints guérisseurs et intercesseurs. Les figurations humaines sont les plus courantes. Bras, jambes, mains ou pieds, corps entier, silhouettes emmaillotées représentatives d'une mort prématurée, sont façonnés dans de plus ou moins fines plaques de métal. Présentes dans tous les lieux de culte malgré l'assimilation à des réminiscences païennes, elles sont déposées sur les autels ou suspendues aux portes des églises détentrices de reliques. D'un réalisme parfois exacerbé, l'expression anatomique est révélatrice d'un souhait d'approche thérapeutique.
À Saint-Antoine, comme dans les nombreux hôpitaux de l'Ordre, les ex-voto exposés côtoient des membres amputés, ainsi décrits par Jean-François Pic de la Mirandole, en 1502: "nous vîmes des membres brûlés et même des os desséchés suspendus aux portes du sanctuaire". Ils revêtent alors un caractère ostentatoire, sorte de sentence à tous ceux qui entendent offenser Saint- Antoine et profaner son sanctuaire. Leur typologie est intéressante et propose une synthèse clinique du mal des Ardents: les troubles sensitifs et circulatoires comme les troubles moteurs qui précèdent la forme gangreneuse de la maladie sont suggérés par la présence de mains, pieds ou jambes. Pour les troubles digestifs sont utilisées d'autres parties du corps tels que le tronc pour le ventre et les reins. Enfin, la représentation d'enfants mort-nés sur une gravure d'Hans Weiditz, au début du XVIe siècle, rappelle que l'agent causal, le seigle ergoté, a un fort pouvoir abortif.

Aux sources du jardin médiéval

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Des plantes contre le mal des Ardents
Les plantes utilisées, par les Chanoines hospitaliers de Saint-Antoine dans leur pharmacopée, apparaissent sur le retable réalisé pour la commanderie d'Issenheim par Matthias Grünewald, entre 1512 et 1516.
Quatorze plantes sont répertoriées comme pouvant entrer dans la composition du Saint Vinage, breuvage thérapeutique fabriqué exclusivement par les Hospitaliers: grand plantain, plantain lancéolé, coquelicot, verveine, renoncule bulbeuse, scrofulaire aquatique, ortie blanche, chiendent rampant, véronique petit chêne, gentiane croisette, dompte-venin, trèfle blanc, souchet, épeautre.
Ces plantes sédatives, narcotiques ou vasodilatatrices sont, la plupart du temps, accommodées de vinaigre, de miel. Concassées, bouillies, macérées, elles permettent l'élaboration de nombreux emplâtres, jus et autres décoctions ou encore d'onguents destinés aux plaies ouvertes et aux ulcères.
Le Practica in medicinam, practica morborum curandorum, offert en 1469 à Jean d'Orlier, précepteur d'Issenheim, met en évidence une recette obtenue à base de soufre, de poivre, de graisse de porc, d'eau de rose destinée aux maladies de peau.
L'onguent comme l'emplâtre sont des médications courantes. L'effet de cicatrisation est, avant tout, recherché étant donné le nombre de malades amputés de leurs membres lésés.
Parmi ces remèdes, le baume de Saint-Antoine apparaît comme le plus efficace. Les neuf essences végétales recensées activent la circulation sanguine, désinfectent puissamment et réduisent l'activité sensorielle.

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Secrets d'officine
Les ouvrages présents dans les officines monastiques et les apothicaireries sont considérés comme des usuels. Aux côtés des grands traités de médecine, de chirurgie et de botanique figurent les antidotaires, premiers ouvrages de thérapeutique, apparus au XIIe siècle.
Véritable thesaurus pharmacologique, aussi bien influencé par la médecine gréco-latine que par la médecine arabe, l'Antidotarium Nicolaï offre une description des médicaments les plus importants, mais l'examen de leur composition demeure réduit laissant médecins et apothicaires libres de présenter leurs propres "recettes". Une liste de simples et plus de cent cinquante formules font de cet antidotaire une référence.
L'usage de l'antidotaire, conçu comme un livre à part entière ou en feuillets ajoutés dans les traités spécialisés de chirurgie ou de médecine, se généralise.
D'un abord plus complexe, les ouvrages de thérapeutique tels que le Canon medicinae d'Avicenne ou les Opera medica de Pseudo-Mésué, rédigés entre le XIe et le XIIIe siècles, sont avant tout des traités de matière médicale. À la pharmacologie (plus de sept cent cinquante plantes décrites par Avicenne) succède une classification précise des médicaments composés qui en fait la base de l'enseignement médical durant tout le Moyen Age.
L'apothicairerie des Hospitaliers de Saint-Antoine se distingue par la présence de remèdes appropriés dans le traitement des deux formes du mal des Ardents et plus largement des maladies dermatologiques et infectieuses. Dans la composition des médecines se trouvent à la fois des substances végétale, minérale et animale. Le premier règne est de toute évidence majoritaire: les simples de Galien, aux sources de la pharmacopée primitive, constituent aussi bien une matière première prélevée dans la nature qu'un médicament à part entière. Dioscorides parle déjà de "matière médicale" dans son traité de référence De materia medica où sont décrits les simples et leurs vertus thérapeutiques.
[171]
Fleurs, feuilles, fruits, graines mais aussi racines abondent dans les officines et entrent dans la composition de nombreux remèdes. Ainsi en est-il du baume de Saint-Antoine dont la recette, tenue alors secrète par les Hospitaliers, fait état de feuilles ou de graines de différentes espèces telles que choux, noyer, blette, sureau, tussilage, ortie, sanicle ou rüe. Additionné de graisses animales (mouton et porc), dont Hippocrate vantait déjà les mérites, mais aussi de poix, d'huile d'olive, cet onguent est un antiseptique puissant de par, notamment, la présence de térébenthine et de vert-de-gris.
Bénéficiant d'un statut particulier, le Saint Vinage est bien plus qu'un breuvage thérapeutique. Mis en contact avec les reliques d'Antoine l'Egyptien, il revêt une dimension sacrée. Administré exclusivement aux malades frappés du mal des Ardents à l'issue d'un rituel bien défini (proche de celui de l'incubatio, point d'orgue du pèlerinage) et à une période précise (lors des Fêtes de l'Ascension), le Saint Vinage est de toute évidence perçu comme une "relique représentative", miraculeuse et guérisseuse.
Les végétaux servent aussi à la réalisation d'emplâtres et de robs dont le rôle occlusif est apprécié des chirurgiens dans le traitement des ulcères et des plaies, comme dans celui des rhumatismes liés au phénomène de vascularisation et d'innervation. Ainsi, en 1562, Jean Comeil-Agrippa, chirurgien du prieuré de Rome, confectionne "continuellement de ses propres mains et peines la plupart des onguents et robs, emplâtres et autres choses nécessaires pour la mortification des ulcères et la guérison des plaies ou autres afflictions et accidents survenus aux pauvres malades "qu’on y reçoit... «.
Le règne minéral et le règne animal ne sont pas oubliés: pour traiter les fièvres ou la syphilis, l'usage de terres argileuses, de chaux, de soufre, de mercure, de céruse et de plomb, très toxiques, est fréquent. Le bois et le nerf de cerf proposé en bouillon ou réduits en poudre figurent en bonne place dans les recettes de Claude Allard, religieux de l'Ordre, en 1653.

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